La diaspora mauritanienne :
de la remittance à la puissance

La diaspora mauritanienne, réservoir de ressources diverses, assure une présence dans des
espaces que le pays n’occupe pas seul ou n’atteint que par son biais. Elle le fait depuis des
années, avec constance, sans attendre de reconnaissance particulière. Ce texte vient observer,
analyser et proposer, parce qu’une diaspora qui se structure est d’abord une ressource qui se
rend utile.
Le Forum des Mauritaniens de l’Extérieur, réuni à Nouakchott du 29 au 31 octobre 2026, porte
des objectifs qui reconnaissent explicitement ce que la diaspora représente en termes de capital
économique, social et culturel à valoriser, de compétences à mobiliser, de dialogue à structurer
et à tenir durablement. C’est une étape. Ce texte en explore les conditions.
Un amortisseur social que nul ne comptabilise
Avant d’être un instrument de développement, le transfert de fonds est un acte humain. C’est un
père qui réduit ses propres dépenses pour payer la scolarité de ses enfants restés au pays. C’est
une mère qui négocie les frais de transfert au centime près pour qu’il reste le plus possible à
l’arrivée. C’est un fils aîné qui porte, souvent seul, le poids financier d’une famille élargie. Dans
les foyers de Nouakchott, de Rosso, du Guidimakha ou du Fuuta, ce sont des loyers payés, des
médicaments achetés, des enfants scolarisés grâce à des virements effectués depuis Paris,
Madrid, Nouadhibou ou Dakar.
En 2024, les transferts de fonds des diasporas africaines ont atteint 100 milliards de dollars,
dépassant pour la première fois les investissements directs étrangers et l’aide publique au
développement combinés. Ces flux ne tombent pas du ciel. Ils sont le produit d’hommes et de
femmes qui travaillent, économisent, arbitrent et choisissent, mois après mois, de ne pas couper
le lien. Ce sont, en d’autres termes, une politique sociale non déclarée, efficace, capillaire et
longtemps ignorée dans les budgets nationaux.
Le voisin sénégalais offre ici un miroir utile, et un peu inconfortable. En 2024, les transferts de
sa diaspora ont atteint 2 211 milliards de francs CFA, soit plus de 12 % du PIB national,
dépassant l’aide publique au développement. Le Premier ministre Ousmane Sonko a qualifié
cette diaspora d’« or financier » et lancé en 2025 les Diaspora Bonds, permettant à la diaspora
de prêter directement à l’État avec un retour sur investissement garanti. Le Sénégal a également
érigé la diaspora en quinzième région du pays, lui accordant quinze députés à l’Assemblée
nationale.
La question n’est pas de savoir si la Mauritanie peut s’inspirer de ce modèle. Elle est de
comprendre pourquoi elle ne l’a pas encore fait, et si ce Forum sera l’occasion de franchir ce
pas.
Au-delà de l’argent, la diaspora joue un rôle stabilisateur que les statistiques ne capturent pas.
Elle est l’un des rares espaces où les différentes composantes de la société mauritanienne
coexistent vraiment, où des trajectoires que tout sépare au pays finissent par se croiser dans un
même quartier, un même bureau, une même association. Cette cohabitation, parfois imparfaite,souvent silencieuse, est un laboratoire de cohésion que le pays ne peut pas se permettre
d’ignorer.
Il y a des réalités que les discours officiels n’osent pas nommer. Quand un jeune d’origine
mauritanienne meurt accidentellement en France, sans papiers, sans filet, sa famille ne trouve
pas l’État au bout du fil. Elle trouve des formulaires, des délais, des frais impossibles à assumer.
Elle lance une quête, mobilise des réseaux, sollicite des intermédiaires bien placés. Et quand
ces démarches n’aboutissent pas, ce sont des familles entières qui vivent le deuil aggravé de ne
pouvoir ramener les leurs. Le rapatriement d’un corps ne devrait pas dépendre du carnet
d’adresses d’une famille en deuil. Que l’État soit absent dans la vie de ses citoyens de l’étranger
est déjà une difficulté. Qu’il le soit dans leur mort est une situation qu’il ne peut plus ignorer.
De l’influence informelle à la projection assumée
La diaspora mauritanienne influence déjà. Elle le fait sans mandat, sans structure formelle, par
ses réseaux professionnels, ses présences dans les institutions françaises et européennes, ses
contributions aux débats publics. Ce qu’elle n’a pas encore, c’est la capacité de le faire de
manière organisée, lisible et stratégique.
D’autres l’ont fait avant elle. L’Inde a transformé ses Non Resident Indians en pilier déclaré de
sa politique étrangère, en ambassadeurs culturels, relais économiques et acteurs d’un soft power
construit patiemment sur plusieurs décennies. Le Maroc a bâti autour de ses Marocains Résidant
à l’Étranger une architecture institutionnelle dense, avec la Fondation Hassan II, le Conseil de
la communauté marocaine à l’étranger et des réseaux culturels dans les pays d’accueil. L’Irlande,
enfin, dont la diaspora aux États-Unis a pesé décisivement dans les négociations des accords
du Vendredi Saint, a démontré qu’une communauté organisée peut contribuer à résoudre des
conflits que les seuls États ne parviennent pas à dénouer.
Ce que ces exemples ont en commun, ce n’est pas la taille de la diaspora. C’est la décision
politique de la reconnaître et la volonté collective de se structurer.
La diaspora mauritanienne est fortement implantée en France, membre permanent du Conseil
de sécurité et interlocuteur diplomatique de premier plan pour l’Afrique de l’Ouest et le
Maghreb. C’est une position stratégique exceptionnelle. Elle peut porter une image positive de
la Mauritanie dans les institutions françaises, les milieux universitaires et les cercles
professionnels. Elle peut dialoguer avec les instances européennes sur les questions migratoires
et de droits humains. Elle peut faciliter les investissements et les échanges économiques entre
les deux rives.
Mais une diaspora dispersée et divisée n’a ni voix ni crédibilité. C’est un constat mécanique.
Encore faut-il que les espaces de dialogue qui se créent soient représentatifs de la diversité
réelle de la diaspora, et non d’une partie d’elle.
Le capital humain : la ressource la plus sous-mobilisée
Voici ce que l’on voit rarement dans les rapports sur la diaspora mauritanienne. Des médecins
qui exercent en France et pourraient former des équipes soignantes au pays. Des ingénieurs
dont les compétences ne trouvent aucun canal institutionnel vers Nouakchott. Des juristes, des
financiers, des enseignants, des entrepreneurs, une génération entière de compétences
transnationales qui s’est construite loin et qui n’a pas de porte d’entrée formelle vers les
institutions du pays d’origine.Reconnaître la diaspora comme acteur de savoir, et non seulement comme source de transferts,
est un changement de regard fondamental. Comme le note la Banque mondiale, les diasporas
ne sont pas seulement des sources de transferts financiers ; elles sont des agents de
transformation sociale et politique. Ce changement de regard conditionne tout le reste : les
politiques publiques qu’on lui destine, les mécanismes qu’on crée pour la mobiliser, la place
qu’on lui accorde dans les décisions qui la concernent.
Le contexte mondial rend cette urgence encore plus pressante. En janvier 2025, le gel de 40
milliards de dollars d’aide étrangère américaine a perturbé plus de 1 400 programmes dans 133
pays. Plusieurs bailleurs européens ont réduit leur aide publique au développement. Dans ce
contexte de retrait progressif, les diasporas qualifiées deviennent une alternative crédible,
souveraine et non conditionnée aux agendas extérieurs. C’est précisément ce que ce Forum doit
prendre en compte si ses objectifs veulent être autre chose que des vœux pieux.
Ce que ce Forum peut traduire en actes
La diaspora a besoin d’un État qui la reconnaisse, qui lui fasse confiance et qui crée les
conditions concrètes de sa contribution. Ce Forum sera jugé sur ce qu’il produira de tangible,
pas sur ses discours.
Trois conditions sont nécessaires pour que ce potentiel se transforme en réalité. La première est
une reconnaissance officielle, claire et apolitique, non comme communauté à gérer, mais
comme partenaire stratégique du développement national. La deuxième est la création de
mécanismes institutionnels de mobilisation, à l’image du FAISE sénégalais, du Conseil de la
communauté marocaine à l’étranger ou de la Haute Commission indienne pour la diaspora : des
structures permanentes dotées de moyens réels, capables de canaliser les transferts vers
l’investissement productif et de connecter les compétences là où le pays en a besoin. La
troisième est un cadre de dialogue permanent entre l’État, les représentations diplomatiques et
les organisations de la diaspora, fondé non sur la cooptation mais sur des mécanismes
transparents de consultation et de mandat, incluant un Conseil national de la diaspora, un
registre des compétences et un fonds d’investissement diasporique.
Ces outils ne sont pas des inventions. Ils existent ailleurs, ils ont fonctionné et ils sont
reproductibles. Ce Forum est précisément l’occasion de décider qu’on va les construire.
Cette reconnaissance est une nécessité stratégique pour un pays qui ne peut plus se permettre
de laisser dormir ses ressources.
Conclusion
Dans un monde instable, la diaspora est l’une des rares ressources qui ne s’épuise pas. Elle se
renouvelle.
Le Sénégal, le Maroc, l’Inde et l’Irlande ont transformé leur diaspora en levier de
souveraineté, d’influence et de développement. Pas en un jour, pas sans effort, mais avec une
décision ferme et claire de la mobiliser. La Mauritanie possède les mêmes atouts.
Un forum n’a de valeur que s’il débouche sur une institution, un mécanisme ou une politique
durable.Une diaspora qui transfère sans être représentée est un moteur sans transmission. Elle produit
de l’énergie, mais cette énergie se dissipe faute de structure pour la conduire.
Ce Forum peut être le point de départ, à condition que ses conclusions se traduisent en
institutions, en mécanismes et en mandats réels. Le rendez-vous, plusieurs fois reporté, se
tient enfin. Il reste à en faire quelque chose de durable.
Oumar DIA est Président d’honneur de la Fédération DHDS France et expert en dynamiques
diasporiques, cohésion sociale et communication responsable. Ancien journaliste, il observe et
analyse depuis la diaspora les enjeux de représentation, de mémoire et de construction
républicaine qui traversent la Mauritanie contemporaine.
Par Oumar DIA
