Incendies électriques à Nouakchott : le rapport qui met à nu de nombreuses failles

Marchés publics, contrôle des travaux, sécurité des installations et gestion des urgences : le rapport de la Commission indépendante d’enquête sur les incendies des 21 et 22 août 2026 dresse un tableau préoccupant des dysfonctionnements relevés dans le secteur électrique. Sans parvenir à identifier avec certitude le défaut technique initial, les enquêteurs recommandent des mesures susceptibles d’avoir des conséquences importantes pour CTM Bâtiments, IRAF et la gouvernance de la SOMELEC.

Un sinistre qui dépasse la seule question technique

Les incendies survenus les 21 et 22 août 2026 dans les postes électriques de Toujounine et de Tevragh-Zeina ont mis à rude épreuve le réseau d’alimentation de Nouakchott. Pendant trois à cinq jours, selon les quartiers, les coupures ont perturbé la vie des habitants et le fonctionnement de nombreuses activités économiques.

L’ampleur des conséquences se mesure également en chiffres. Le rapport de la Commission indépendante d’enquête sur les incendies de la SOMELEC (CIEIS) évalue les pertes économiques à environ 0,07 % du produit intérieur brut du troisième trimestre 2026. Les coûts directs dépasseraient 220 millions d’ouguiyas nouvelles, auxquels s’ajoutent 143,9 millions de MRU estimés par la SOMELEC pour remettre en état les deux installations sinistrées.

Après une visite des sites par le président de la République, le 24 août, une commission indépendante a été instituée par arrêté du Premier ministre le 25 août. Elle avait pour mandat de reconstituer les circonstances des incendies, d’en rechercher les causes, d’examiner les éventuels manquements et de proposer des mesures de prévention.

Son rapport ne se contente pas d’examiner les équipements endommagés. Il met également en question les conditions de réalisation des travaux, les dispositifs de protection et les mécanismes de contrôle appliqués à des infrastructures essentielles.

Les nouvelles liaisons de 33 kV au centre des soupçons techniques

Les investigations ont établi un lien direct entre les incendies et trois nouvelles liaisons électriques réalisées dans le cadre du Programme d’urgence de la SOMELEC.

La première installation concernée, au Poste Est, avait été mise en service le 15 août 2026. Au Poste Nord, la mise en service remontait au 20 août, soit la veille du second incendie. Dans les deux cas, les flammes sont parties des cellules électriques auxquelles les nouvelles liaisons de 33 kV étaient raccordées.

Pour autant, les experts n’ont pas réussi à déterminer précisément le défaut ayant déclenché les incendies. Les dégâts et les résultats des examens n’ont pas permis de départager définitivement les différentes hypothèses : anomalie du câble, problème au niveau de ses extrémités ou défaillance d’une boîte de jonction.

La commission privilégie le scénario d’un échauffement localisé suivi d’un amorçage électrique. Elle évoque notamment un possible problème de contact entre l’écran métallique du câble et la tresse de mise à la terre. Un défaut électrique qui n’aurait pas été suffisamment éliminé par les protections demeure également envisageable.

Les contrôles réalisés avant la mise sous tension n’auraient pas permis de valider pleinement les accessoires et l’ensemble du dispositif de protection. Cette insuffisance constitue l’un des éléments importants de l’analyse technique.

En revanche, le rapport ne retient aucun élément établissant que les incendies auraient été provoqués volontairement ou à la suite d’une mauvaise manœuvre.

La sécurité des postes électriques en question

Au-delà de la recherche de la cause initiale, l’enquête a mis en évidence des faiblesses dans la prévention et la maîtrise des incendies.

La commission relève notamment qu’aucun agent de la SOMELEC n’était présent sur les lieux pour assurer immédiatement une première intervention avec les extincteurs disponibles. Elle constate également l’absence de séparations coupe-feu entre certains blocs de cellules de 33 kV et l’insuffisance des équipements de détection et d’extinction.

Le rapport attire aussi l’attention sur les délais séparant la détection des flammes, le déclenchement de l’alerte, l’arrivée des services de secours et le début effectif de leur intervention. Les difficultés d’accès et les risques liés aux installations électriques ont compliqué les opérations.

Ces constats soulèvent une question centrale : les dispositifs de surveillance, de protection et de secours étaient-ils suffisamment adaptés à l’importance stratégique de ces postes ?

La commission estime nécessaire de revoir l’ensemble du dispositif, depuis la détection précoce d’un incident jusqu’à l’intervention des équipes chargées de limiter ses conséquences.

CTM Bâtiments : la commission recommande le gel des paiements

Le dossier des marchés publics constitue l’un des volets les plus sensibles du rapport.

CTM Bâtiments a obtenu un marché de 124 millions de MRU portant sur la fourniture et la mise en service de trois liaisons électriques de 33 kV. Ces équipements appartiennent au programme dans lequel s’inscrivent les installations touchées par les incendies.

Le suivi de plusieurs marchés, dont celui des nouvelles liaisons, avait été confié à IRAF (Ingénierie & Réalisations Africaines), dans le cadre d’un contrat de 45 millions de MRU.

L’examen de ces opérations a conduit la CIEIS à relever des insuffisances dans la préparation et l’exécution du projet. Elle recommande, en conséquence, de suspendre les paiements et la réception des travaux relevant du marché attribué à CTM Bâtiments.

La commission propose également que la SOMELEC engage, après mise en demeure et dans le respect des règles applicables, les démarches nécessaires à une éventuelle résiliation du contrat. Elle souligne toutefois la nécessité de prendre les dispositions permettant l’achèvement des liaisons concernées.

Il s’agit, à ce stade, de recommandations formulées dans le rapport et non de la constatation d’une résiliation déjà prononcée.

Une attestation contestée et un dossier à transmettre aux autorités judiciaires

L’enquête porte également sur les conditions de qualification de CTM Bâtiments pour l’obtention de marchés.

Selon le rapport, une attestation de bonne exécution présentée dans le cadre de l’attribution du contrat a été formellement contestée par la SNIM, identifiée comme la structure émettrice du document.

La commission recommande que cette attestation, accompagnée de la réponse de la SNIM et des pièces pertinentes, soit transmise aux autorités judiciaires compétentes afin qu’elles apprécient les suites éventuelles à donner à cette contestation.

Elle demande parallèlement la saisine de l’Autorité de régulation des marchés publics (ARMP). Celle-ci serait appelée à examiner les conditions de qualification de l’entreprise ainsi que les procédures d’attribution conduites par les instances compétentes de la SOMELEC.

Un autre contrat, attribué à un groupement auquel participe CTM, fait également l’objet de recommandations. Il concerne la réalisation de deux postes électriques et la réhabilitation de six installations existantes.

La commission préconise un examen des mises en demeure adressées au groupement et de la capacité de l’entreprise étrangère qui le dirige à respecter ses obligations.

La portée de ces recommandations doit néanmoins être clairement distinguée de toute conclusion judiciaire : la contestation d’un document appelle des vérifications et ne suffit pas, à elle seule, à établir une responsabilité pénale.

IRAF appelée à revoir ses équipes de suivi

Le rapport met également en évidence des insuffisances dans les équipes mobilisées par IRAF pour superviser certains travaux.

La commission recommande notamment de renforcer les compétences affectées au suivi des quatre marchés concernés et d’exiger des profils disposant de qualifications certifiées. Les spécialistes proposés devraient obtenir l’approbation préalable de la SOMELEC avant leur mobilisation.

L’objectif est de garantir un contrôle technique correspondant aux exigences des projets et de mieux prévenir les défaillances susceptibles d’affecter les équipements après leur mise en service.

Ces observations replacent la supervision des travaux au cœur des enjeux de sécurité du réseau électrique.

Des investissements importants, mais des capacités de contrôle à renforcer

Les incendies interviennent dans un contexte de modernisation du réseau de Nouakchott. En novembre 2024, une enveloppe de 1,77 milliard de MRU avait été consacrée au Programme d’urgence de la SOMELEC.

Ce programme prévoit notamment de nouvelles liaisons électriques, la réalisation de deux postes sources de 33/15 kV, l’installation de transformateurs de 45 MVA et le renforcement des réseaux de moyenne et basse tension.

Pour la commission, le développement des infrastructures ne s’est pas accompagné d’une évolution suffisante des moyens humains, des procédures et des capacités de gestion nécessaires à leur exploitation.

Le rapport met ainsi en évidence des fragilités qui dépassent les seuls équipements impliqués dans les incendies : organisation interne, maintenance, contrôle des travaux et pilotage des investissements figurent parmi les domaines appelant des améliorations.

Quatorze mesures pour revoir la gestion du risque électrique

La CIEIS propose un ensemble de mesures correctives destinées à prévenir de nouveaux sinistres et à améliorer le fonctionnement de la SOMELEC.

Elle recommande notamment :

* d’assurer une présence humaine permanente dans les postes sources et les installations sensibles ;

* de renforcer la vidéosurveillance et la supervision centralisée des équipements ;

* de faire vérifier les installations réparées par des professionnels indépendants avant leur remise en service ;

* de diagnostiquer et de moderniser les systèmes de protection électrique ;

* de formaliser la coordination entre la SOMELEC et la Protection civile ;

* d’adopter des procédures précises pour la consignation, la sécurisation et la remise sous tension des réseaux ;

* de confier les grands projets d’investissement à une structure spécialisée, distincte des services chargés de l’exploitation quotidienne.

La commission recommande aussi une révision des modalités de pilotage du Programme d’urgence afin d’améliorer la coordination entre les intervenants et le contrôle de chaque étape des projets.

Une réforme de gouvernance au-delà des incendies

Le rapport propose enfin des changements plus profonds dans le fonctionnement de l’entreprise publique.

La modernisation des réseaux de distribution, le renforcement des compétences techniques, la réorganisation des services et l’amélioration des procédures de recrutement figurent parmi les orientations avancées.

La CIEIS recommande également de développer la formation professionnelle, de relancer l’École des métiers et de moderniser les pratiques d’exploitation et de maintenance.

Sur le plan financier, elle préconise une clarification des relations entre l’État et la SOMELEC, notamment concernant la dette, les ressources de l’entreprise et les mécanismes de compensation éventuels. La réduction des pertes commerciales est également présentée comme un objectif important.

Pour assurer le suivi de ces réformes, la commission propose la création d’un comité de haut niveau chargé de superviser l’application des recommandations et de rendre compte régulièrement des progrès accomplis.

Des recommandations à l’épreuve des décisions

Le rapport ouvre plusieurs dossiers qui appellent désormais des réponses concrètes : la sécurité des infrastructures électriques, les conditions d’exécution des marchés, la contestation d’une attestation et les insuffisances relevées dans le suivi technique des travaux.

Les autorités devront déterminer les suites à donner aux recommandations relatives à CTM Bâtiments et à IRAF, tandis que les instances compétentes seront appelées à examiner les questions relevant de leurs attributions.

L’origine technique précise des incendies restant indéterminée, il importe de ne pas confondre les défaillances constatées, leur éventuelle contribution aux sinistres et les responsabilités qui pourraient être établies ultérieurement.

Une chose ressort néanmoins du rapport : la prévention de nouveaux incidents ne dépendra pas uniquement du remplacement des équipements endommagés. Elle nécessitera également un contrôle rigoureux des travaux, une meilleure préparation aux urgences et une amélioration durable de la gouvernance de la SOMELEC.

Source:AMI